Le Sénat veut nommer la désinformation santé. Au comptoir, on la traite déjà
Un rapport sénatorial demande que la désinformation sanitaire devienne un risque officiellement reconnu et réclame plus de contraintes pour les plateformes. Le Moniteur des pharmacies raconte l'autre bout de la chaîne : l'officine, où la fausse information se règle une conversation à la fois, sans mandat ni moyens.
Analyse de l'article « Infox santé : comment elles compliquent la prise en charge à l'officine » publié par Le Moniteur des pharmacies.
Une patiente pose sa boîte sur le comptoir et annonce qu'elle ne la prendra pas, parce qu'elle a lu quelque chose. Le pharmacien a trois minutes, une file d'attente derrière elle, aucune formation à la controverse et aucun acte à facturer pour ce qu'il va faire pendant le quart d'heure suivant. Voilà à quoi ressemble la lutte contre la désinformation en santé quand on la regarde depuis l'endroit où elle se joue réellement. Le Moniteur des pharmacies consacre un article à ce quotidien-là, au moment où le Sénat, lui, publie un rapport demandant que la désinformation sanitaire soit reconnue comme un risque à part entière et que les plateformes numériques soient plus étroitement encadrées.
Les deux textes parlent du même phénomène et ne se rencontrent jamais. C'est ce décalage qui nous paraît le plus intéressant, et le plus coûteux.
Commençons par prendre la demande sénatoriale au sérieux, parce qu'elle sonne comme une formalité administrative et n'en est pas une. Reconnaître officiellement un risque, dans le vocabulaire de la santé publique française, n'est pas un geste rhétorique : un risque nommé reçoit un pilote, un indicateur, une ligne dans un plan et, parfois, un budget. Tant que la désinformation reste une gêne diffuse dont tout le monde se plaint, elle n'appartient à personne — elle est un peu l'affaire de la direction générale de la santé, un peu celle de Santé publique France, un peu celle de l'Arcom, donc l'affaire de personne en particulier. La demande du Sénat vise cette zone grise administrative. Elle a plus de portée qu'un communiqué d'indignation.
Encore faudra-t-il que le risque nommé soit le bon, et le vocabulaire compte ici davantage qu'il n'y paraît. On range sous le même mot deux phénomènes que rien n'oblige à traiter ensemble : l'erreur qui circule de bonne foi, portée par des gens sincères qui se trompent, et la manipulation organisée, qui poursuit un but commercial, idéologique ou politique. La première appelle de la pédagogie et se corrige avec des sources. La seconde appelle une enquête, parfois une sanction, et se moque des sources puisqu'elle n'a jamais cherché à convaincre les convaincus. Un dispositif public conçu pour la première sera inefficace contre la seconde ; un dispositif conçu pour la seconde, appliqué à la première, produira un sentiment de censure qui nourrira exactement ce qu'il prétend combattre. Nous ignorons laquelle des deux le rapport sénatorial vise en priorité, et c'est la première chose que nous chercherons en le lisant en entier.
Le second volet, la régulation des plateformes, est à la fois le plus attendu et le plus incertain. Attendu, parce que l'outil existe déjà : le règlement européen sur les services numériques impose aux très grandes plateformes d'évaluer les risques systémiques qu'elles créent, et la santé publique figure noir sur blanc parmi ces risques. La France n'a donc pas besoin d'inventer un régime, elle a besoin que celui-là morde. Incertain, parce que ce cadre déplace une difficulté redoutable vers l'organe qui l'appliquera : décider ce qui relève de l'information erronée en santé suppose une autorité capable de dire où est le vrai, dans un domaine où le vrai est provisoire par construction. Nous ne disons pas cela pour disqualifier la démarche. Nous le disons parce que la mémoire du public est longue et que les consignes officielles sur les masques, entre le printemps 2020 et l'automne suivant, ont fait davantage pour installer la défiance que n'importe quelle vidéo complotiste. Une politique de lutte contre les fausses informations qui ne commence pas par regarder cet épisode en face parlera dans le vide.
Le précédent français mérite d'être rappelé, parce qu'il montre que le législateur sait déjà légiférer sur le contenu sanitaire quand il le décide. La loi de 2017 réprimant l'entrave numérique à l'interruption volontaire de grossesse visait des sites diffusant une information délibérément trompeuse sur un acte médical. La loi de juin 2023 encadrant l'influence commerciale est allée plus loin : elle interdit aux créateurs de contenu de promouvoir certains actes et produits de santé, et elle vise nommément l'incitation à l'abstention thérapeutique. Il existe donc déjà, en droit français, des énoncés sanitaires dont la diffusion est punissable. La question posée au Sénat n'est pas de savoir si l'on peut, mais jusqu'où l'on va, et surtout qui décide.
Reste le bout de la chaîne que le rapport, tel qu'il nous est rapporté, ne traite pas : le comptoir. Une vingtaine de milliers d'officines maillent le territoire français, ouvertes sans rendez-vous, gratuites à consulter, souvent le dernier point de contact médical d'une commune. Le pharmacien est le professionnel de santé que les Français croisent le plus souvent, et c'est aussi celui à qui l'on avoue le plus facilement qu'on ne prend pas son traitement. Poste d'observation sans équivalent, et charge de travail invisible : refus de statine après une vidéo, cure de compléments achetée en ligne et poursuivie contre avis, méfiance vaccinale ramenée d'un fil de discussion, dosage divisé par deux sur la foi d'un témoignage. Chacune de ces situations demande du temps, de la pédagogie et une diplomatie qui ne s'apprend pas en faculté de pharmacie.
Il y a là, du reste, une occasion manquée que personne ne relève. Un risque officiellement reconnu doit se mesurer, et nul ne mesure aujourd'hui la désinformation en santé autrement qu'en comptant des publications sur des plateformes — c'est-à-dire en comptant l'offre, jamais l'effet. Or l'effet, lui, se voit à un seul endroit : celui où quelqu'un renonce à un traitement. Les officines sont le seul réseau capable de faire remonter ce signal-là, en continu et à l'échelle du pays. Ce serait un observatoire, pas un formulaire de plus, à condition d'être conçu comme tel et payé comme tel. Rien de ce que nous lisons ne laisse penser qu'il soit envisagé.
Car aucun encadrement de plateforme ne rattrapera la patiente du début. Elle a déjà lu, elle a déjà décidé, et ce qui la fera changer d'avis n'est pas la disparition du contenu — c'est la relation avec la personne en blouse blanche devant elle. Nous soutenons que la bataille de l'information en santé s'est déplacée du registre de la véracité vers celui de la confiance, et que les deux ne se traitent pas avec les mêmes instruments. On corrige une erreur avec une source. On ne répare une défiance qu'avec une relation, c'est-à-dire avec du temps de professionnel, c'est-à-dire avec de l'argent.
La profession connaît parfaitement cette mécanique, et son histoire récente le prouve. Les entretiens pharmaceutiques, le bilan partagé de médication, la vaccination en officine : chacune de ces missions est passée du statut de bonne intention à celui de pratique réelle le jour précis où elle a été décrite, formée, tarifée. Aucune ne s'est installée par la seule vertu d'un rapport. Reconnaître le pharmacien comme acteur de première ligne contre la désinformation sans franchir cette étape reviendrait à lui ajouter une obligation morale de plus, qu'il assumera comme il assume déjà le reste, à l'usure et gratuitement. Un plan qui nommerait le risque, contraindrait les plateformes et laisserait le comptoir absorber le choc à titre gracieux aurait réglé le problème sur le papier.
Pour les communicants du secteur, il y a dans cet écart une leçon dont la portée dépasse le sujet. L'autorité scientifique, seule, ne convainc plus grand monde ; ce qui circule, ce sont des personnes. Les campagnes institutionnelles qui fonctionnent aujourd'hui sont celles qui empruntent le visage et la voix de soignants identifiables plutôt que le logo d'une agence. Cela suppose d'accepter une perte de contrôle sur le message, et beaucoup de directions de la communication ne s'y résoudront pas.
Le Sénat demande un nom pour un risque. Le nom est utile, il ne soigne personne. Ce qui se passera vraiment se mesurera à une chose très concrète : le jour où une officine sera payée pour le quart d'heure qu'elle passe à défaire une vidéo, nous saurons que le rapport a été lu.