Pharmaciens influenceurs : entre liberté d'expression et obligations déontologiques, où s'arrête la parole professionnelle ?
De plus en plus de pharmaciens investissent Instagram, TikTok ou YouTube pour informer le grand public et valoriser leur métier. Mais cette présence numérique croissante soulève des questions juridiques et éthiques complexes : que peuvent-ils dire, montrer ou recommander sans franchir les lignes fixées par leur code de déontologie ? Le Moniteur des pharmacies fait le point sur un équilibre délicat.
Analyse de l'article « Influenceurs : les pharmaciens peuvent-ils tout dire sur les réseaux sociaux ? » publié par Le Moniteur des pharmacies.
Quand l'officine prend la parole en ligne
Ils sont pharmaciens le matin derrière leur comptoir et créateurs de contenu le soir devant leur caméra. En Dordogne, Leevan Decou s'est construit une audience solide grâce à des vidéos de prévention sanitaire, tandis qu'à Marseille, Camille Stavris a su imposer sa voix sous un pseudonyme sur les plateformes grand public. Ces profils incarnent une tendance de fond : les professionnels du médicament s'emparent des réseaux sociaux pour informer, sensibiliser et défendre l'image de leur profession auprès d'un public souvent mal orienté dans le labyrinthe du système de santé.
Cette dynamique n'est pas anecdotique. Elle traduit une évolution profonde des modes de communication en santé, où la figure du soignant-influenceur gagne en légitimité aux yeux du public, parfois au détriment des circuits d'information institutionnels traditionnels.
Un cadre réglementaire qui ne s'efface pas devant l'écran
Si la liberté d'expression s'applique à tous les citoyens, les pharmaciens restent soumis à des obligations spécifiques dès lors qu'ils s'expriment en tant que professionnels de santé. Le code de déontologie pharmaceutique encadre strictement la publicité, les recommandations de produits et la relation avec les patients — des règles qui ne disparaissent pas parce que le support est numérique.
La question de la frontière entre information de santé publique et conseil personnalisé est particulièrement sensible. Présenter les effets d'un médicament en vidéo, commenter l'actualité vaccinale ou décrypter une notice : autant de contenus qui peuvent rapidement basculer vers ce que les autorités considèrent comme un acte pharmaceutique en ligne, soumis à des règles précises. À cela s'ajoute la législation sur l'influence commerciale, renforcée en France depuis 2023, qui impose des obligations de transparence aux créateurs de contenu rémunérés — y compris lorsqu'ils sont titulaires d'un diplôme de santé.
Décryptage
Ce phénomène révèle plusieurs tensions structurelles propres à la communication en santé à l'ère numérique. D'un côté, les pharmaciens influenceurs comblent un vide réel : face à la déferlante de fausses informations médicales sur les réseaux sociaux, leur expertise constitue un rempart crédible et accessible. De l'autre, leur visibilité croissante les expose à des risques déontologiques que ni leur formation initiale ni les ordres professionnels n'ont encore pleinement anticipés.
Il faut également pointer ce que l'article source ne dit pas explicitement : la question des intérêts économiques en jeu. Un pharmacien qui recommande un complément alimentaire ou un dispositif médical dans une vidéo monétisée se trouve à l'intersection de plusieurs logiques — professionnelle, commerciale et éditoriale — dont la compatibilité n'est pas toujours évidente. L'Ordre national des pharmaciens n'a, à ce jour, pas publié de doctrine claire et exhaustive sur les pratiques d'influence numérique, laissant les professionnels naviguer dans une zone grise.
Enfin, la dimension identitaire mérite attention : en construisant une persona publique sur les réseaux, ces pharmaciens redéfinissent l'image même de leur profession. C'est une opportunité de modernisation, mais aussi un risque de personnalisation excessive d'un rôle qui repose historiquement sur une relation de confiance collective, et non individuelle.
Ce que cela change pour les acteurs de la communication santé
Pour les agences, les laboratoires et les médias spécialisés, l'émergence des pharmaciens influenceurs ouvre de nouveaux canaux de diffusion — mais impose aussi une vigilance accrue. Collaborer avec un professionnel de santé créateur de contenu suppose de vérifier la conformité des messages diffusés avec les réglementations en vigueur, sous peine d'engager la responsabilité des deux parties.
Les responsables de communication institutionnelle, notamment au sein des groupements de pharmacies ou des syndicats professionnels, doivent également prendre acte de cette réalité : les pharmaciens n'attendent plus les prises de parole officielles pour exister dans l'espace public numérique. Intégrer ces voix dans une stratégie d'influence cohérente, plutôt que de les ignorer ou de les encadrer de manière trop rigide, devient un enjeu stratégique de premier ordre.
À retenir
- Des pharmaciens comme Leevan Decou ou Camille Stavris illustrent la montée en puissance des professionnels de santé sur les plateformes numériques.
- Leur liberté d'expression reste encadrée par le code de déontologie pharmaceutique et, le cas échéant, par la loi de 2023 sur l'influence commerciale.
- La frontière entre information grand public et acte pharmaceutique en ligne demeure floue et peu balisée par les instances ordinales.
- Pour les acteurs de la communication santé, ces nouveaux profils représentent à la fois une opportunité éditoriale et un risque juridique à ne pas sous-estimer.