Un pharmacien qui parle sous pseudonyme en dit long sur ses règles
Le Moniteur des pharmacies se demande jusqu'où les pharmaciens peuvent aller sur les réseaux sociaux. La vraie ligne de partage ne sépare pas ce qu'ils ont le droit de dire de ce qu'ils doivent taire : elle sépare informer de vendre, et le code de déontologie n'a pas été écrit pour un fil d'actualité.
Analyse de l'article « Influenceurs : les pharmaciens peuvent-ils tout dire sur les réseaux sociaux ? » publié par Le Moniteur des pharmacies.
En Dordogne, Leevan Decou tourne des vidéos de prévention et s'est constitué une audience. À Marseille, Camille Stavris publie sous pseudonyme. Le Moniteur des pharmacies rapproche les deux profils dans un article qui pose la question de front : les pharmaciens peuvent-ils tout dire sur les réseaux sociaux ? Nous en retenons surtout ce détail que l'article ne souligne pas — qu'un professionnel de santé diplômé, exerçant légalement, choisisse de parler au public sans donner son nom. Ce n'est pas une coquetterie de créateur de contenu. C'est un symptôme.
La question posée par le titre est d'ailleurs mal posée, et c'est ce qui la rend intéressante. Un pharmacien peut à peu près tout dire. Ce qu'il ne peut pas faire, c'est vendre en le disant. Toute la difficulté tient dans cet écart, et le code de déontologie ne l'a pas anticipé parce qu'il a été écrit pour un lieu, pas pour un flux.
La logique du code est celle du comptoir. Elle repose sur un postulat simple : le pharmacien ne choisit pas ceux qui poussent sa porte, il ne sollicite pas sa clientèle, et le conseil qu'il donne s'adresse à une personne dont il connaît le traitement, l'âge, parfois le dossier. De là découlent des règles qui paraissent sévères vues de l'extérieur — encadrement strict de la publicité, interdiction des procédés de sollicitation contraires à la dignité de la profession, prudence extrême sur la recommandation de produits. Sur un réseau social, chacun de ces postulats saute. Le pharmacien choisit son audience et la cultive. Il la sollicite, c'est même la définition de l'exercice. Et il parle à une foule dont il ne connaît ni les traitements ni les contre-indications, en tenant des propos que chacun recevra comme un conseil personnel.
Les médecins ont affronté la même contradiction dix ans plus tôt, et la manière dont elle s'est dénouée mérite d'être connue des pharmaciens. Leur déontologie interdisait pratiquement toute communication publique, jusqu'à ce que la Cour de justice de l'Union européenne juge, dans une affaire concernant un dentiste belge, qu'une interdiction générale et absolue de publicité pour les professionnels de santé était contraire au droit européen. La France a ensuite assoupli son code : un médecin peut aujourd'hui communiquer, à condition de rester loyal, factuel et sans caractère commercial. La direction du mouvement est claire, et elle est irréversible. La question n'est donc plus de savoir si les soignants prendront la parole en ligne, mais selon quelles règles écrites — ou, à défaut de règles écrites, selon quelle jurisprudence disciplinaire construite au cas par cas, sur le dos des premiers qui s'y risquent.
Le droit français n'a pourtant pas laissé le terrain entièrement vide. La loi de juin 2023 sur l'influence commerciale s'applique intégralement aux soignants qui créent du contenu rémunéré : mention explicite du caractère publicitaire, interdiction de promouvoir certains actes et produits de santé, responsabilité que l'annonceur partage avec le créateur. Un laboratoire qui rémunère un pharmacien pour parler d'un complément alimentaire ne se met pas à l'abri en invoquant l'indépendance de son partenaire — il répond avec lui. Cette solidarité juridique est l'élément que les agences sous-estiment le plus souvent, et c'est celui qui coûte cher.
La zone d'incertitude est ailleurs, et elle est réelle. Elle se situe entre l'information de santé publique, qui est libre, et l'acte pharmaceutique, qui est réglementé. Commenter une notice, expliquer un mécanisme d'action, rappeler qu'un antibiotique n'agit pas sur un virus : personne ne conteste que cela relève de l'information. Répondre en commentaire à une personne qui décrit ses symptômes et lui indiquer quoi prendre : c'est un acte, avec la responsabilité qui va avec, et le fait qu'il soit gratuit et public n'y change rien. Entre les deux se trouve toute la matière qui fait l'audience d'un compte — les vidéos qui traitent d'un symptôme banal, les réponses aux messages privés, les recommandations de gamme formulées sans citer de marque mais parfaitement lisibles. C'est cette bande grise que décrivent les professionnels interrogés par Le Moniteur, et c'est elle qui explique les pseudonymes.
Car la prudence de ces comptes ne vise pas le public. Elle vise l'ordre professionnel, le confrère qui signale, l'inspection qui s'intéresse. Publier sans son nom, c'est faire l'hypothèse qu'on est peut-être en train de commettre une faute disciplinaire sans savoir laquelle. Une profession dont les membres les plus engagés dans la pédagogie sanitaire s'estiment obligés de se masquer pour l'exercer a un problème de doctrine, pas un problème de déontologie. Et ce problème a un coût direct : il laisse le terrain aux comptes qui, eux, n'ont ni diplôme ni ordre à craindre.
Il faut dire ce que nous ne savons pas. Nous ignorons les conditions dans lesquelles travaillent les deux pharmaciens cités, le contenu exact de leurs publications, et s'ils perçoivent quoi que ce soit de qui que ce soit. Rien dans ce que nous lisons ne permet de le supposer, et rien dans ce texte ne doit être lu comme une insinuation les concernant. Ce qui nous intéresse est le cadre dans lequel ils travaillent, pas leur pratique.
Ce cadre a une conséquence économique que les marques ont parfaitement identifiée. La crédibilité d'un soignant est un actif rare, et c'est un actif non renouvelable. Une audience accorde sa confiance à un pharmacien parce qu'elle le croit sans intérêt dans l'affaire ; le jour où il recommande un produit dont il tire un revenu, il ne perd pas seulement l'audience de cette vidéo, il perd la matière même qui faisait sa valeur. Une agence qui achète cette crédibilité la consomme. Les partenariats bien construits sont ceux qui l'admettent et qui rémunèrent une expertise — une relecture, une intervention, une prise de parole documentée — plutôt qu'une recommandation.
Il y a d'ailleurs une raison technique de préférer ces voix-là, et elle n'a rien de sentimental. L'audience d'un pharmacien se convertit en comportement, ce qui est rarissime en communication santé. Les gens ne se contentent pas de regarder : ils viennent au comptoir avec la vidéo ouverte sur leur téléphone, ils posent une question qu'ils n'auraient pas posée, ils rapportent une boîte. Aucune campagne d'affichage ne produit cet effet-là, et aucun tableau de bord d'agence ne sait le mesurer. C'est probablement l'actif le plus mal évalué du secteur.
Pour les groupements, les syndicats et les directions de la communication, la conclusion pratique est courte. Ces voix existent, elles ont une audience que les canaux institutionnels n'atteignent plus, et elles n'attendront pas d'être autorisées. Les encadrer trop serré les fera taire, ou les fera passer sous pseudonyme, ce qui revient au même. Les ignorer laissera la parole pharmaceutique en ligne se définir sans les pharmaciens.
La bonne question, celle que l'Ordre devra trancher un jour, n'est donc pas de savoir ce qu'un pharmacien a le droit de dire. C'est de savoir à quelles conditions il peut le dire à visage découvert.