Santé publique France change de patron, et le profil retenu dit quelque chose
Étienne Pot quitte la délégation interministérielle aux troubles du neurodéveloppement pour prendre la tête de l'agence sanitaire nationale. Ce n'est pas un épidémiologiste qui arrive, c'est un coordinateur — et pour une maison qui tient à la fois le thermomètre et le mégaphone, le choix mérite qu'on s'y arrête.
Analyse de l'article « Étienne Pot va prendre la direction de Santé publique France I Cortex Média » publié par cortex-media.fr.
Santé publique France est la maison qui compte les morts et qui fabrique les affiches. C'est peu banal, et c'est là toute son histoire. L'agence est née en 2016 de la fusion de trois organismes qui n'avaient pas grand-chose à faire ensemble : l'Institut de veille sanitaire, qui surveillait et publiait des chiffres ; l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé, qui produisait les campagnes grand public ; et l'établissement chargé des réserves et de la réponse d'urgence. Depuis dix ans, le même bâtiment abrite donc le thermomètre et le mégaphone. Cortex Média rapporte qu'Étienne Pot, jusqu'ici directeur général de la délégation interministérielle aux troubles du neurodéveloppement, s'apprête à en prendre la direction.
Ce n'est pas un épidémiologiste qui arrive. C'est un coordinateur de politiques publiques, et nous lisons ce choix comme une indication de ce que le gouvernement estime devoir réparer.
La délégation interministérielle aux troubles du neurodéveloppement pilote les stratégies nationales consacrées à l'autisme, au trouble de l'attention avec ou sans hyperactivité, aux troubles dys. Elle est rattachée au Premier ministre, ce qui traduit sa fonction réelle : faire travailler ensemble la santé, l'éducation nationale, le handicap et les collectivités, qui ne partagent ni les budgets, ni les calendriers, ni le vocabulaire. Diriger une structure de ce type ne demande pas d'être savant, cela demande d'obtenir des arbitrages. C'est un métier, et il n'est pas le même que celui de produire de la donnée.
L'inférence est tentante, alors disons-la comme une hypothèse de la rédaction plutôt que comme un fait : nommer un coordinateur à la tête d'une agence scientifique, c'est laisser entendre que le problème de cette agence n'est pas son niveau scientifique. Santé publique France produit des bulletins épidémiologiques et des enquêtes de référence dont la qualité technique n'est pas discutée. Ce qui l'est, depuis la crise sanitaire, c'est autre chose : sa capacité à parler, à quel moment, avec quelle marge par rapport à la direction générale de la santé et au cabinet du ministre. L'épisode des stocks de masques, dont elle a supporté une part de l'opprobre, a durablement abîmé quelque chose que la rigueur d'une étude ne suffit pas à reconstituer. Une agence peut avoir raison et n'être plus crue.
Il faut ajouter que sa position est structurellement inconfortable, et que personne ne l'a jamais vraiment traitée. La même maison conçoit les campagnes de prévention et mesure ensuite l'évolution des comportements qu'elles visaient. Elle est donc à la fois l'auteur et l'évaluateur de son propre travail, situation qui n'appellerait aucun commentaire dans une administration ordinaire mais qui pose un problème réel quand l'objet du travail est de convaincre. Nous ne connaissons pas d'évaluation indépendante et publique de l'efficacité des grandes campagnes françaises de prévention, et l'absence de ce chiffre-là dans le débat public est plus parlante que beaucoup d'autres.
Il y a une seconde lecture, plus intéressante pour le secteur qui nous occupe, et elle tient au champ d'où vient Étienne Pot. Le neurodéveloppement est précisément le terrain où la santé publique française a été la plus profondément reconfigurée par la circulation en ligne de l'information médicale. Depuis quelques années, une part importante des familles et des adultes qui demandent une évaluation pour un trouble de l'attention ou un trouble du spectre de l'autisme arrivent en consultation avec une hypothèse déjà formée, souvent née d'une vidéo, d'un fil de témoignages ou d'une communauté en ligne. Le phénomène est massif, il sature des files d'attente de diagnostic déjà longues, et il n'a rien d'illégitime : ces contenus ont aussi permis à des adultes ignorés pendant trente ans de mettre un mot sur leur situation.
Piloter cette politique-là, ces dernières années, c'était donc travailler en permanence dans une position que les institutions détestent : celle où le public sait avant elles, ou croit savoir, et où la parole officielle arrive en réponse plutôt qu'en ouverture. Les associations de familles y ont acquis un poids que peu de champs sanitaires connaissent ; les communautés de patients y produisent leur propre documentation, parfois excellente, parfois fausse, toujours plus lisible que celle de l'administration. Quiconque a passé des années dans cet environnement arrive à Santé publique France avec une connaissance pratique de ce qui attend l'agence partout ailleurs — sur la santé mentale, la nutrition, la vaccination, le sommeil. C'est une expérience rare à ce niveau de responsabilité, et directement transposable à une maison dont les campagnes se retrouvent, sur les mêmes écrans, en concurrence avec des créateurs de contenu.
Reste à savoir ce qu'un directeur général peut réellement faire. La question n'est pas rhétorique : le budget de l'agence et ses grandes orientations dépendent de sa tutelle, pas de lui. Ce qu'il tient en propre est plus étroit et plus décisif qu'il n'y paraît. Il arbitre la répartition des moyens de campagne entre des priorités concurrentes — tabac, alcool, nutrition, santé mentale, vaccination — dont chacune a ses associations, ses industriels et ses parlementaires. Il fixe la doctrine de prise de parole : qui répond aux journalistes, sous quel délai, avec quelle liberté de contredire une donnée qui embarrasse. Il décide du rythme et de la forme des publications, c'est-à-dire de la matière première dont vivent les rédactions santé du pays.
Ce dernier point mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il est systématiquement sous-estimé hors du secteur. Le bulletin épidémiologique hebdomadaire, les baromètres de santé, les données de surveillance publiées à date fixe : ces documents structurent l'agenda d'une bonne partie de la presse santé française, y compris de celle qui ne cite jamais l'agence. Une donnée publiée le mardi plutôt que le vendredi ne reçoit pas la même couverture. Une série interrompue disparaît des articles avant de disparaître des politiques. Une direction qui déciderait de ralentir la cadence de publication, ou de la reprendre en main, modifierait le paysage médiatique du sujet sans avoir rien annoncé.
Nous ignorons plusieurs choses, et nous préférons le dire que meubler. La date de prise de fonction ne nous est pas connue au moment où nous écrivons. Les motivations du choix ne le sont pas davantage, et il serait imprudent de les reconstituer à partir d'un parcours. Une nomination, du reste, ne détermine jamais seule la trajectoire d'une agence : les contraintes budgétaires, les priorités du cabinet et l'inertie propre à une maison de plusieurs centaines d'agents pèsent au moins autant que la personnalité de celui qui la dirige.
Ce qui se lira, en revanche, se lira vite. La première campagne validée sous la nouvelle direction en dira davantage que n'importe quel discours de prise de fonction : le sujet retenu, le budget engagé, le canal choisi, et surtout la place laissée aux voix qui ne sont pas celles de l'agence. Santé publique France peut continuer à parler d'en haut, avec un logo et une signature institutionnelle, ou accepter de prêter sa caution à des soignants qui ont déjà l'audience qu'elle n'a plus. Ce sont deux métiers différents, et la maison va devoir choisir.
Source analysée
« Étienne Pot va prendre la direction de Santé publique France I Cortex Média » — cortex-media.fr