« 9,7 ans d'espérance de vie en plus » : ce que le tennis dit vraiment de la fabrique de l'info longévité
Un médecin suivi par des millions d'abonnés affirme que le tennis allonge la vie de près de dix ans. Le chiffre est réel — mais son voyage, de l'étude scientifique au titre accrocheur, révèle tout ce qui cloche dans l'information longévité.

Analyse de l'article « Longévité : quel est le sport qui permet de vivre jusqu'à 10 ans de plus ? La réponse d'un oncologue » publié par Pleine Vie.
Dix ans de plus, promet l'article
Le 8 juillet 2026, le magazine Pleine Vie — média grand public destiné aux plus de 50 ans — publie un article signé Soraya Idbouja consacré au sport le plus favorable à la longévité. La réponse mise en avant : le tennis. L'article s'appuie sur les déclarations d'un médecin, Saurabh Sethi, présenté comme cancérologue, selon lequel la pratique du tennis serait associée à un gain d'environ 9,7 années d'espérance de vie par rapport à la sédentarité.
L'article avance plusieurs explications : les sports de raquette sollicitent l'ensemble du corps, stimulent les fonctions cognitives (anticipation, coordination œil-main, décisions rapides) et entretiennent le lien social — un facteur lui-même corrélé à la longévité. Le badminton figure aussi parmi les disciplines les mieux classées. Deux à trois séances hebdomadaires de 45 à 60 minutes suffiraient à produire des effets positifs après 50 ans.
Le texte prend soin de nuancer : l'exercice ne serait « qu'une pièce du puzzle », aux côtés de la génétique, de l'alimentation, du sommeil et de l'environnement. Voilà pour les faits tels que publiés.
Une mécanique séduisante
L'article défend une idée simple et séduisante : toutes les activités physiques ne se valent pas face au vieillissement, et le tennis serait la plus payante.
Trois arguments la soutiennent. D'abord un chiffre, précis et spectaculaire : 9,7 années de vie supplémentaires. Ensuite une mécanique plausible : le tennis combine effort cardiovasculaire, sollicitation cognitive et sociabilité — trois leviers documentés du vieillissement en bonne santé. Enfin un argument d'accessibilité : nul besoin d'être un athlète, deux à trois séances par semaine suffiraient.
Cette lecture repose sur des hypothèses implicites qu'il faut nommer. La première : que la relation observée entre tennis et longévité soit causale — jouer au tennis ferait vivre plus longtemps. La deuxième : que ce bénéfice soit transposable à n'importe quel lecteur, quel que soit son état de santé, son âge ou ses moyens. La troisième : que la parole d'un médecin suffise à valider un chiffre, sans qu'il soit nécessaire de remonter à l'étude qui l'a produit.
Trois maillons fragiles
C'est précisément sur ces trois hypothèses que le raisonnement se fragilise.
Corrélation n'est pas causalité. Un chiffre de ce type ne peut provenir que d'études observationnelles : on compare la longévité de personnes qui jouent au tennis à celle de personnes sédentaires. Or les joueurs de tennis ne diffèrent pas des sédentaires que par le tennis : ils sont statistiquement plus aisés, plus diplômés, mieux suivis médicalement, plus entourés. Une partie du « gain » attribué à la raquette reflète très probablement ces écarts sociaux — ce que les chercheurs appellent des facteurs de confusion. L'article ne mentionne à aucun moment cette limite pourtant classique.
L'étude d'origine n'est jamais citée. Le chiffre est attribué à un médecin, pas à une publication scientifique. Le lecteur ne peut ni vérifier la méthodologie, ni la population étudiée, ni l'année. C'est un maillon manquant décisif : l'autorité de la blouse blanche remplace la référence.
Qui parle, exactement ? L'article présente Saurabh Sethi comme cancérologue. Ce médecin américain est surtout l'un des praticiens les plus suivis au monde sur les réseaux sociaux, où ses biographies publiques le présentent comme gastro-entérologue. Cette divergence — qui mériterait d'être clarifiée par la rédaction — suggère que la vérification s'est arrêtée à la déclaration virale, sans remonter à la personne ni à la source. Ce n'est pas un détail : dans l'information santé, la spécialité de celui qui parle fait partie de l'information.
Notons enfin un biais narratif inhérent au format : un titre-question (« quel est le sport qui permet de vivre jusqu'à 10 ans de plus ? ») construit pour le clic, une réponse unique et contre-intuitive, un chiffre à décimale qui donne une illusion de précision scientifique.
D'où vient vraiment le chiffre
D'où vient ce chiffre ? Tout indique — c'est ici une reconstruction de la rédaction, que nous signalons comme telle — que les 9,7 années proviennent de la Copenhagen City Heart Study, vaste étude observationnelle danoise ayant suivi environ 8 600 adultes pendant près de 25 ans, dont les résultats sur le sport ont été publiés en 2018 : les joueurs de tennis y vivaient en moyenne 9,7 ans de plus que les sédentaires, les joueurs de badminton 6,2 ans, les footballeurs environ 4,7 ans. Les auteurs de l'étude eux-mêmes insistaient sur deux points que la reprise médiatique a effacés : le caractère observationnel des données (donc l'impossibilité de conclure à une causalité) et le rôle probable de la dimension sociale des sports de raquette. Huit ans plus tard, le chiffre circule toujours — désormais porté par des influenceurs, sans sa notice d'origine.
Le circuit de l'information longévité. Ce cas illustre une chaîne devenue standard : une étude sérieuse produit un chiffre marquant → un médecin-influenceur anglophone le recycle en format court → la presse grand public francophone reprend la déclaration de l'influenceur, et non l'étude. À chaque maillon, la nuance s'érode et l'autorité se déplace : du comité de lecture vers le compteur d'abonnés.
Les intérêts en présence. Chacun trouve son compte dans cette mécanique. Le média senior capte une audience passionnée par le « bien vieillir », segment publicitaire en pleine expansion. L'influenceur consolide sa marque personnelle sur la longévité, l'un des territoires les plus rentables de la création de contenus santé. Le lecteur, lui, reçoit un message simple et motivant — ce qui n'est pas rien en santé publique, mais ne dispense pas d'exactitude. Aucun de ces intérêts n'est illégitime ; leur alignement explique simplement pourquoi ce type d'article existe et prospère.
Ce qui est en jeu. Au-delà du tennis : la crédibilité de l'information longévité, marché éditorial et commercial (compléments, coaching, objets connectés) où la frontière entre vulgarisation et promesse s'amincit d'année en année.
Les questions restées sur le court
- La référence de l'étude d'où provient le chiffre, sa méthodologie, sa population, son année.
- Le profil précis du médecin cité, sa spécialité réelle et son activité d'influenceur — deux informations utiles pour peser sa parole.
- Les limites de transposition : un gain moyen observé dans une cohorte danoise ne se convertit pas en promesse individuelle pour un lecteur français de 65 ans.
- Les risques : reprendre un sport d'impulsions et de pivots après 50 ans expose à des blessures (épaule, genou, tendon d'Achille) ; aucun encadré de précaution n'accompagne l'article.
- Le coût et l'accessibilité : licence, club, partenaire, état des courts — autant de barrières qui expliquent en partie qui joue au tennis, et donc le biais initial.
- Restent ouvertes des questions qu'une enquête pourrait creuser : comment les rédactions santé grand public vérifient-elles les déclarations d'influenceurs médicaux ? Existe-t-il un circuit de reprise (agences, syndication) qui industrialise ces sujets ?
Un article honnête, mais invérifiable
Soyons justes : l'article n'est pas un cas d'école de désinformation. Il rappelle que l'exercice n'est « qu'une pièce du puzzle », évoque la génétique, le sommeil, l'alimentation ; ses mécanismes explicatifs (cœur, cognition, lien social) sont conformes aux connaissances établies. Le conseil implicite — bouger régulièrement, choisir une activité plaisante et sociale — est sanitairement irréprochable.
La faiblesse est ailleurs : dans la traçabilité. Aucune référence vérifiable, une autorité médicale mal qualifiée, un chiffre à décimale présenté sans ses limites. L'argumentation procède par autorité (« la réponse d'un oncologue ») plutôt que par preuve. C'est le raccourci le plus répandu du journalisme santé à fort volume : il ne rend pas l'article faux, il le rend invérifiable — ce qui, pour le lecteur, revient presque au même.
À retenir
Que retenir ? Que le fond est plus solide que la forme : oui, l'activité physique régulière — et singulièrement les sports sociaux comme le tennis — est associée à une longévité accrue par des données sérieuses. Mais le chiffre de 9,7 ans, détaché de son étude, de ses biais et de ses précautions, transformé en promesse par un titre-question et adossé à une autorité médicale approximativement qualifiée, illustre la manière dont l'information longévité se fabrique aujourd'hui : des faits réels, empilés dans un ordre qui sert d'abord l'attention. Le lecteur avisé en gardera deux réflexes : chercher l'étude derrière le chiffre, et la spécialité derrière la blouse.
AF