Paillettes Magazine s'est installé là où la médecine ne parlait pas
Deux femmes passées par la PMA ont fondé à Dax le média qu'elles auraient voulu lire. Trois ans plus tard, il fait référence — ce qui en dit moins sur leur talent éditorial que sur le vide qu'elles ont trouvé en arrivant.
Analyse de l'article « Paillettes Magazine : né à Dax, le média sur la PMA et la santé intime des femmes devenu une référence en France » publié par ici.fr.
Sophie Bertero et Élodie Pfauwadel ont fondé à Dax le média qu'elles auraient voulu lire pendant leur propre parcours de procréation médicalement assistée. Trois ans plus tard, Paillettes Magazine fait référence sur la PMA et la santé intime des femmes, raconte Ici Gascogne. Le succès est réel. Ce qu'il dit du reste du secteur l'est tout autant, et c'est moins flatteur.
Un média fondé par des patientes ne prospère que là où quelqu'un d'autre n'a pas fait son travail. En l'occurrence, personne n'a menti à ces femmes : on leur a simplement parlé en termes cliniques d'une expérience qui n'est pas seulement clinique. Entre le protocole remis par le centre et les forums où l'on cherche à trois heures du matin ce que signifie un taux, il n'y avait rien. Elles ont construit ce rien.
Le vide n'est pas un hasard de calendrier. La loi de bioéthique de 2021 a ouvert la procréation médicalement assistée aux couples de femmes et aux femmes seules, et la demande a bondi sans que l'offre de soins suive au même rythme : les délais d'attente se sont allongés, ceux du don de gamètes particulièrement. Cette attente est une durée pendant laquelle des milliers de personnes cherchent de l'information, en trouvent peu, et se retrouvent seules avec un vocabulaire qu'on ne leur a pas expliqué. Toute file d'attente médicale est un marché éditorial : c'est vrai de la PMA, de l'endométriose, du diagnostic de l'autisme chez l'adulte, et de tout ce que le système soigne trop lentement pour l'accompagner.
Le nom du titre mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il est le contraire d'un détail. Appeler « Paillettes » un média sur la PMA, c'est refuser d'emblée les codes de la presse médicale et le registre compassionnel qui va généralement avec les sujets de fertilité. C'est aussi une décision éditoriale lourde de conséquences : on ne parle pas de la même manière à une lectrice qu'on traite en patiente et à une lectrice qu'on traite en adulte. La presse santé institutionnelle n'a jamais su faire le second, et elle le paie.
Reste ce que ces projets doivent affronter et que les articles élogieux escamotent en général. Le premier problème est celui de la vérification : quand la ligne éditoriale naît d'un vécu, la frontière entre témoignage, vulgarisation et conseil devient fine, et une lectrice en détresse ne la voit pas. La solution existe et elle est connue — un comité scientifique, des relectures signées, une politique de correction visible — mais elle coûte cher et n'apporte aucune audience supplémentaire. Le second problème est le financement. Un titre spécialisé sur la fertilité a, en face de lui, exactement deux catégories d'annonceurs solvables : l'industrie et les cliniques. Nous ne savons pas ce que Paillettes Magazine a choisi ; l'article ne l'aborde pas, et nous ne le devinerons pas à sa place. C'est pourtant la seule question qui déterminera ce que ce média sera dans cinq ans.
Le danger particulier de ce créneau mérite d'être nommé, parce qu'il ne relève pas de la mauvaise foi mais de l'arithmétique. Les délais français poussent chaque année des patientes vers des cliniques de fertilité étrangères, en Espagne, en Grèce, au Portugal, dont certaines investissent sérieusement le marketing à destination du public français. Ce sont, pour un média spécialisé, les annonceurs les plus solvables qui existent, les plus motivés, et ceux dont le produit est aussi le sujet éditorial. Un titre qui vit de cette manne se retrouve à écrire sur l'attente en France pour des gens qui financent la sortie du territoire. Aucune règle ne l'interdit ; il faut simplement décider à l'avance ce qu'on accepte, parce qu'on ne décide plus rien le jour où la trésorerie manque.
Cette question de la durée est d'ailleurs celle qui tue la plupart de ces projets, et elle ne se voit jamais dans les articles qui les célèbrent. Un média de patients tient trois ans sur l'énergie de ses fondatrices, leur histoire et une communauté qui les porte. Vers la quatrième année arrivent les charges d'une vraie rédaction — relecture médicale, hébergement, quelqu'un pour vendre —, au moment précis où l'histoire fondatrice s'épuise et où les fondatrices, elles, ont fini leur parcours. Ce qui distingue les titres qui passent ce cap n'est pas leur audience, c'est d'avoir bâti une rédaction qui ne dépend plus du récit qui l'a fait naître.
Notons aussi ce que la géographie raconte. Le titre est né à Dax, pas dans un immeuble parisien, et il s'est imposé nationalement sans passer par les circuits habituels de la presse santé. C'est devenu possible parce que l'audience se construit désormais par communauté plutôt que par diffusion, et cela vaut avertissement pour les rédactions installées : leur avantage historique n'était pas la qualité, c'était la distribution, et la distribution ne leur appartient plus.
Pour les professionnels de la communication santé, l'erreur serait de ranger ce genre de titre dans la case des supports de niche à faible portée. Une audience de quelques dizaines de milliers de femmes engagées dans un parcours médical précis vaut, en attention réelle, davantage qu'un million de lecteurs distraits — et elle est infiniment plus difficile à convaincre. Ces médias sont pointilleux sur ce qu'ils acceptent, ils ont peu à gagner et beaucoup à perdre, et une collaboration mal cadrée s'y voit immédiatement.
Pour les soignants, la conséquence est plus immédiate encore. Une patiente qui arrive en consultation avec ce qu'elle a lu ne conteste pas l'autorité médicale : elle comble une explication qu'elle n'a pas reçue. Le réflexe de balayer la source est le plus mauvais qui soit, parce qu'il renvoie la personne vers les forums non modérés d'où l'on voulait justement la sortir.
Il y a une leçon un peu ingrate dans cette histoire de Dax. Aucun plan de communication institutionnelle n'a produit ce que deux femmes ont produit en trois ans avec leur propre expérience et un site. Ce n'est pas une question de moyens. C'est qu'elles savaient exactement à qui elles écrivaient, ce qui reste, dans ce métier, l'avantage le plus difficile à acheter.